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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Jeudi 18 septembre 2008

C’est en mâchonnant un capuchon de stylo que le lieutenant Pierre Outreau pénétra sur la scène du crime. Une manière comme une autre d’essayer d’arrêter de fumer. Il fourra le capuchon de stylo mordillé dans sa poche et se moucha violemment dans son mouchoir de soie. Toujours des mouchoirs de soie, jamais de ces daubes en papier. On a sa dignité.

Dans le couloir d’entrée de la maison, un policier en tenue tentait de rassurer la propriétaire. Une grosse dinde frisottée aux bigoudis qui tordait sa bouche molle en marmonnant des imprécations et qui entortillait ses mains au risque de se briser un doigt.

Outreau se promettait de l’interroger dès qu’il aurait jeté un coup d’œil sur le carnage.

Vision panoramique du décor. Une chambre de vingt mètres carré environ dont les murs se souvenait de la présence passée d’anciens tableaux désormais disparus. Une cheminée surmontée d’un vaste miroir serti dans un cadre surchargé repeint à la peinture dorée. Une armoire espagnole pesant probablement le poids d’un hippopotame. Par terre, adossé contre l’armoire un gros ours en pluche blanc. Le lit ? Une horreur à baldaquin recouvert d’un édredon superposé de deux cadavres nus et enchevêtrés sur lesquels on avait parsemé de grosses brindilles. A droite de ce catafalque de fortune, un type plutôt bien de sa personne, costume impeccable, menton soutenu par le pouce et l’index d’une main soigneusement manucurée. Droit comme un i à part la tête légèrement penchée de côté, le légiste réfléchissait à quelque obscur remaniement d’idées.

J’oubliais ! La pénombre, partout. Sauf le mince rai de lumière qui filtrait à travers les volets entrebâillés et qui venait se poser délicatement sur le pied du cadavre du dessous.

Outreau s’impatienta. Il demanda pourquoi l’on n’ouvrait pas les contrevents. On y verrait plus clair. L’index et le pouce de la main soigneusement manucurée quittèrent le menton qu’ils soutenaient pour se rassembler en une main tendue vers le lieutenant.

— Docteur Giletiers ! Comment allez-vous ? demanda Outreau.

— Ma foi, je vais beaucoup mieux que ces deux quidams. Vous avez remarqué ?

— Quoi ? Les brindilles ? Curieux en effet. Meurtre rituel ?

Le flic ouvrit les volets. Le soleil illumina la chambre. Comme une rivière d’or se déversant sur la fange de l’humanité. Les trois hommes purent alors admirer tout à loisir les corps violacés des deux hommes et ce qui faisait précisément la spécificité de la scène du crime. Le docteur hocha la tête d’un air entendu. Le lieutenant Outreau se mordilla la lèvre inférieure en faisant de petits claquements de langue vraiment très agaçants. Le planton bredouilla quelques vagues paroles d’excuses à on ne sait qui. La propriétaire qui venait enfin de se calmer se remit à pleurnicher de plus belle. Mais elle, il était manifeste qu’elle ne comprenait pas vraiment ce qu’elle voyait.

Les deux corps avaient été disposés comme pour former un grossier pentacle. Les corps paraissaient avoir été sauvagement flagellés. Certaines parties présentaient d’impressionnantes boursouflures rougeâtres. Le ou les meurtriers leur avaient coupé les mains (on les retrouva pas) et les brindilles s’avéraient être une multitude de criquets morts. Il y en avait jusque sur le tapis. À part ça, tout allait pour le mieux.

Le docteur Giletiers interrogea des yeux le lieutenant Outreau qui s’empressa de consulter le planton qui lui, crut bon de reporter son attention sur la propriétaire frisottée et larmoyante.

— Bien ! fit Outreau. Il semblerait que nous ayons à faire à un de ces crimes un peu spéciaux, n’est-ce pas docteur.

— Je souscris, lieutenant, je souscris. Hum ! Ne serait-il pas possible de faire sortir cette dame. J’aime travailler dans le calme.

 

La dame dans sa cuisine préparait du café. Elle séchait ses larmes avec du Sopalin en reniflant d’abondance.

Outreau venait de prendre place sur une chaise de Formica, de poser ses coudes sur la table de Formica et son regard sur le buffet… de Formica. Il se demanda un instant si la femme portait des dessous de cette matière. Malgré ses larmes, quelque chose de glacé se dégageait de sa personne. De temps en temps, elle jetait de petits coups d’œil vers un miroir sur laquelle était reproduit un portrait approximatif de Claude François tenant dans ses bras un caniche blanc. La dame s’en remettait ainsi à son dieu tutélaire qui ne semblait guère lui communiquer le moindre réconfort.

Un bruit incessant de piétinement sur le plancher faisait tremblait la maison. L’équipe scientifique se mettait au travail. 

— Vous dites que vous avez loué l’appartement depuis deux mois.

La propriétaire acquiesça silencieusement en tamponnant ses yeux gonflés.

Outreau consulta ses notes. Jean Durand et Michel Duval. Ça empestait le faux nom à plein nez. Prêt à parier que cette souris ne déclare pas ses locations, songea-t-il en se demandant s’il ne devrait pas en griller une petite.

— Écoutez madame. Je me fiche bien que vous déclariez ou non tout vos revenus. Je ne suis pas de la brigade financière. Je souhaiterais seulement que vous me parliez un peu de ces deux individus. Saviez-vous ce qu’ils étaient venus faire à Moissac ?

— Ils ont dit comme ça qu’ils étaient étudiants en art médiéval. Qu’ils étaient là pour observer les sculptures de l’abbatial ou je ne sais quoi. Ils m’ont payé trois mois de loyer d’avance. J’ai une petite retraite vous savez. Et ils venaient de la part de mon beau-frère qui vit à Toulouse. Vous le connaissez sans doute. Il tient le restaurant Aux deux hirondelles, près du Capitole.

Nous voilà bien avancer avec ça.

— La traction à chenillettes garée dans la cour leur appartenait, je suppose.

Il supposait bien. D’ailleurs, il n’imaginait vraiment pas cette dinde amoureuse d’un chanteur mort conduire autre chose qu’un caddy de supermarché. Il faudra fouiller le véhicule. Peut-être y trouvera-t-on ce que ces deux lascars trafiquaient dans le coin.

 

 

 

- Publié dans : Roman (extrait) - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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