Mardi 23 septembre 2008
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Les créatures du maïs
1967 (encore)
— Le maïs, c’est comme une grande mer jaune.
Le gros garçon roux, celui qui était assis sur la margelle du puits, haussa les épaules. C’était un garçon très laid et un
peu gras, le visage constellé de taches de rousseur, surmonté d’une tignasse flamboyante. Son sourire édenté lui donné un air terriblement niais. Son père était l’oncle Dawson, gentleman farmer
et grand collectionneur de papillons devant l’éternel. Tout aussi laid et un peu plus gras, aussi gras que son compte en banque expliquait le fils déjà grassouillet et fier comme un pou.
Lorsqu’il annonçait son statut, il s’amplifiait comme ces oiseaux qui tentent d’attirer leurs femelles en gonflant leur jabot.
L’autre garçon, celui qui était beau et qui attirait toutes les filles du village, releva sa mèche rebelle d’un brusque
revers de la tête, renifla et cracha par terre ; pour se donner un genre. Il observa la petite fille à peine née qui venait de proférer cette contrevérité pigmentaire. Il riait aussi, mais
d’une autre chose que de la couleur des champs de maïs, ou des cheveux rouges comme un champ de carottes du gros garçon.
— Ne te moque pas d’elle, gloussa-t-il. C’est un bébé.
— Non ! fit la petite fille. Je ne suis plus un bébé, je suis grande maintenant !
Le gros garçon explosa de rire, se laissa tomber de la margelle et se roula dans l’herbe en agitant ses cuisses comme un
crabe sur le dos. Le garçon à la mèche rebelle se dit que le fils de l’oncle Dawson était vraiment une truffe et qu’il ne pouvait décemment pas être son cousin. Il prit la petite fille à peine
née par la main.
— Tu as quel âge, Jane ?
La petite cousine expliqua en triturant le bas de sa robe qu’elle avait déjà cinq ans et qu’elle était une grande fille.
Elle expliqua aussi qu’elle n’avait jamais vu de champs de maïs mais qu’elle en mangeait très souvent et qu’elle savait bien que le maïs, c’était jaune.
— Et pas vert comme il dit, lui, ce gros patapouf.
Elle désigna Johnny Fat Boy, son cousin de la campagne.
Comme, Christy, le beau garçon à la mèche rebelle, elle habitait Londres. Elle était la fille d’un avocat réputé et sa
mère, la sœur de tante Margaret, faisait fantasmer Johnny Fat Boy qui se tripotait le soir en pensant si fort à tante Ann qu’il en souillait ses draps.
Christy ordonna à Johnny Fat Boy d’arrêter de faire l’idiot.
— Jane, est-ce que tu as déjà mangé des carottes. Bien sûr que tu en as déjà mangé. C’est de quelle couleur les
carottes ? Orange, bien. Alors viens avec moi, je vais te montrer quelque chose de très intéressant. Ou plutôt non, c’est Faty qui va te le montrer.
— Me montrer quoi, demanda la petite fille à peine née un peu inquiète, ma foi.
Devait-elle faire confiance à ces deux grands dadais qui ne racontaient vraiment que des sottises ? Ils parcoururent
quelques dizaines de mètres et arrivèrent au potager. Faty, calmé, lui montra une grande étendue verte moussant dans la brise du soir. Il lui expliqua que c’était des carottes qui poussaient là
et qu’on ne voyait que leurs cheveux qui étaient verts.
— La carotte est très frileuse, elle préfère rester dans la terre.
Pas très convaincue, Jane leva les yeux au ciel. Que les grands étaient bêtes. Elle leur parlait de maïs et ils lui
montraient des carottes.
— Ne me traitez pas comme un bébé ! Je sais bien que le maïs ne pousse pas dans la terre comme les carottes. Les épis
de maïs, ils poussent sur de grandes tiges qui montent très haut et ils boivent les rayons de soleil. C’est pour ça qu’ils sont jaunes.
Faty grogna que sont père était fermier et qu’il savait mieux qu’une petite fille pleurnicharde de la ville ce que
faisaient ou ne faisaient pas les plantes. La petite fille à peine née qui ne pleurnichait absolument pas leva la main en signe de protestation, à moins que ce ne fut pour mimer une gifle qu’elle
ne donnerait jamais.
— Eh bien moi, je prendrai l’appareil photo de maman et je vous montrerai bien ce que je dis quand je passerai sur la
route, là-bas.
Christy leva les bras au ciel, poussa des lamentations à fendre l’âme, lança un clin d’œil appuyé à Faty qui recommençait à
ricaner.
— Ecoute-moi bien, petite Jane. Il ne faut surtout pas t’approcher du champ de maïs avec un appareil photo. Tu ferais peur
au monstre qui habite là-bas.
La petite fille inclina sa tête sur l’épaule, posa ses petits poings serrés sur ses hanches et toisa les deux benêts de
toute la hauteur dont elle était capable.
— Mon père m’a dit que les monstres, ça n’existe pas. Mon père, il dit comme ça que les seuls monstres du monde vivent dans
les livres et qu’ils n’en sortent jamais puisqu’ils sont dessinés et que les dessins ça n’a jamais fait de mal à personne.
Faty se haussa du col et expliqua que c’était faux. Qu’il existait des dessins qui pouvaient faire du mal, son père le lui
avait dit. Des caricatures, même que ça s’appelait.
Jane leva les yeux au ciel encore une fois.
— Des raquitures, hein ! Tu veux me faire croire qu’il y a des raquitures dans le maïs. Non mais !
Christy qui commençait à se prendre au jeu prit la petite fille par l’épaule, en un geste très protecteur. Il fit signe à
Faty de se taire et raconta que les caricatures ne vivaient pas dans le maïs mais dans les journaux et qu’elles ne faisaient du mal qu’aux imbéciles. Sa voix se fit grondante.
— Mais dans le maïs, il y a les…
Il hésita, ne trouvait pas de terme approprié.
La petite fille se moqua.
— Oh lui ! Tu ne sais même pas le nom des monstres qui vivent dans le maïs. C’est peut-être qu’il n’y en
pas.
Faty gloussa puis s’étrangla de rire en proférant du même coup un son étrange et guttural. Un son qui raviva l’inspiration
déficiente de Christy qui retrouva aussitôt son aplomb.
— Des… goumus, ce sont des goumus. Voilà ! Et ils sont très très méchants. Ils ressemblent à de grandes sauterelles
qui auraient dévoré une grenouille et rien qu’à te regarder, ils te donnent des démangeaisons pires que du poil à gratter. Comme ci un grand camion-benne venait te verser une tonne de poil à
gratter sur le dos. Alors, tu te grattes, tu te grattes jusqu’à devenir aussi bête que ce gros Faty. C’est terrible.
La petite Jane riait elle aussi maintenant. Ses yeux brillaient de joie à l’évocation de si étranges créatures. Derrière
les enfants, un bon rire grave éclata. Ils sursautèrent. Ça rit les goumus ?
— Quelle imagination ! Tu devrais écrire des histoires, mon garçon, fit l’oncle Dawson. Allez vous laver les mains,
maintenant. C’est l’heure de la soupe et votre tante va s’impatienter. Et vous savez ce qui risque d’arriver, si elle s’impatiente ? Elle va s’énerver et appeler les monstres du maïs.
Hou ! là ! là ! Dieu nous préserve de tes… Christy, comment dis-tu déjà ? Des goumus ? Qui mangent les grenouilles, hein ?
L’oncle Dawson les précéda dans le soleil couchant répétant sans cesse ; les goumus, les goumus, chaque fois riant de
plus belle.
Sur le pas de la porte tante Margaret s’essuyait les mains dans un torchon large comme une nappe et se réjouissait d’un tel
bonheur. Elle pria pour que cela dure toujours.