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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Mardi 6 janvier 2009

Entrevue chez Wesley (à l’appartement de Wesley)


Les trois télés étaient éteintes maintenant. À la demande expresse du moricaud. Christy était raciste et ne s’en cachait pas c’est pourquoi il avait employé ce terme à dessein. Il avait dit ensuite à Jamil, très doucement, comme lorsqu’on s’adresse à un simple d’esprit : « Je n’aime pas les gens de votre espèce ». L’oriental n’avait pas moufté. Il avait juste répondu en désignant les téléviseurs de sa main gantée de vert : « Éteignez les yeux d’Iblis, je vous prie. Ils brûlent. »

Cette réplique fit ricaner Fulton comme un gosse débile. De ce côté-là, rien n’avait changé. Christy n’éteignit pas les yeux d’Iblis. Il était sur son territoire et entendait bien faire ce que bon lui semblait. Il rétorqua simplement que charbonnier est maître chez lui. Jamil al Farabi prononça une phrase en arabe. Cela sonnait comme une malédiction. Fulton arracha les câbles d’alimentation. Dans sa main, on aurait dit des lanières de fouet. Il planta son regard dément dans celui de Christy et désigna l’Arabe du doigt.

— Quand cet homme-là demande quelque chose, les personnes douées de raison obéissent.

Le regard perdu dans un ailleurs connu de lui seul, Jamil al Farabi dit :

— Ta fortune n’est rien. Son intelligence n’est rien. Je suis le lien. Ne me méprise pas.

Déstabilisé par le comportement incompréhensible de ses deux visiteurs, Christy choisit la dérision.

— N’y voyez rien de personnel. Seulement une vieille tradition coloniale.

L’irlandais approuva. Les gens de l’IRA savaient ce que cela signifiait. Imperturbable, Jamil al Farabi caressait sa barbe impeccablement taillée. Quelque chose de terrifiant agita ses yeux verdâtres cernés de khôl.

— J’ai relu tous les textes sacrés, dit-il enfin. Il y a des plans dans les plans, savez-vous. Jusqu’à maintenant, nos intellectuels – qu’ils brûlent dans les flammes éternelles de notre colère – n’ont détecté que deux degrés différents du Livre. Une vision différente pour un dessein différent, voilà ce que je propose.

— Je ne vois pas le rapport avec l’avenir.

— L’avenir est le projet d’un fou ! La destruction du monde est une absolue nécessité. C’est le seul moyen de sauver ce qui peut être encore sauvé.

— Comment êtes-vous parvenu à cette conclusion ?

— En relisant le Coran de manière différente.

— J’ai lu votre essai, monsieur Farabi. À côté de votre bouquin, Mein Kampf est un recueil de contes de fées.

— J’ai eu la possibilité d’écrire un ouvrage que Dieu me pressait d'écrire.

— Mais à la fin, êtes-vous pour ou contre Dieu.

— Rappelez-vous ce que préconisait votre oncle pour les mourants. Dieu est agonisant et nous n’avons définitivement plus besoin de lui.

— Une fatwa a été lancée contre vous, dit-on. Je ne suis pas étonné.

— Des arriérés mentaux tapageurs se haussant du col ; une dernière fois. Le lion aurait-il peur de l’araignée ?

— Comment le lion compte-t-il s’y prendre pour empêcher l’araignée de tisser sa toile.

— Dans le dessein de la prise du pouvoir global, je vise non seulement à affronter le capitalisme extrémiste, prônant une mondialisation, mais je cherche aussi à réduire l'opposition des forces lucifériennes et des religions intégristes. Mon essai est d’abord un outil pour rallier à notre cause davantage d’adeptes.

Jamil al Farabi développa rapidement son thème de prédilection. Selon lui, les humains sont seuls responsables de la destruction du monde.

— L’humain, créature argileuse et divine, est un virus, comme une moisissure sur la face de la création. Dieu, alors qu’il était encore lucide, a provoqué le déluge, mais depuis il a pris un engagement vis-à-vis de l’homme. En tant qu’être parfait – ce que je conteste – il ne peut pas revenir sur sa parole. Mais nous, nous pouvons l’aider en le défaussant de sa responsabilité.

Cette théorie fumeuse lassait déjà Wesley. Ses motivations étaient plus terre à terre. Que lui importait le sort du monde après tout. Il ne se préoccupait que de son goût pour le pouvoir et Ophélia en le quittant avait gravement endommagé son pouvoir.

— Votre casuistique me fatigue, monsieur. Je vous propose un rafraîchissement en attendant d’aborder des thèmes plus prosaïques.

Christy agita une clochette. Un majordome à la posture victorienne entra et déposa un plateau à alcools. La chose faite, il haussa un sourcil dédaigneux. Raide comme un légionnaire au garde à vous, il attendait d’éventuelles instructions. Christy lui signifia qu’il n’avait plus besoin de rien pour l’instant. L’Arabe esquissa un curieux sourire. Sur le bord du plateau, un verre de thé à la menthe démentait à sa façon les propos xénophobes de Christy. Celui-ci sortit d’une mallette une feuille de papier qu’il déplia. Il lut.

« Lorsqu’un membre est gangrené, il faut le couper. Quand la souffrance d’un malade en fin de vie devient intolérable, il est nécessaire de l’euthanasier. Victime de sa médiocrité, le monde est lui aussi en fin de vie. Déjà retentissent les trompettes du renouveau. Je t’ai choisi, Christy, pour accomplir mon programme. Dans quelques temps, tu seras contacté par d’autres personnes. Sois vigilent. L’heure de la Grande Modification a sonné ». Voilà messieurs, un billet de ce cher oncle Dawson. Je l’ai trouvé dans cette mallette avec le produit que vous savez. J’ai cru comprendre que des informations similaires vous ont été transmises.

— Un coursier m’a remis une sacoche à mon domicile, dit Jamil al Farabi.

— Pareil, grommela Fulton. Avec une instruction supplémentaire.

Wesley attendit des précisions.

— Oui ?

— Ce brigand me recommandait d’utiliser des manières convaincantes si tu te faisais tirer l’oreille.

— Je confirme votre sens de la persuasion, admit Wesley. Je pense que mon personnel survivant vous le confirmerait.

— J’ai contacté Jamil quelques semaines avant vous, reprit Fulton. Pas facile. À cause de la fatwa. Faut dire qu’il n’y va pas de main morte au niveau élucubrations. Mais je reconnais qu’il ne dit pas que des conneries. Bref ! Tout ce baratin, moi, ça me donne soif.

Fulton se servit un de ces whiskies, fallait voir. Sa marque préférée en plus. Il leva son verre et trinqua solitaire en rigolant. Un rire de mauvaise qualité. Un rire de dément assis sur des braises.

— Tonton Dawson nous tient par les couilles. De l’autre monde. La piqûre, les mecs, la piqûre ! Fallait pas tenter le diable. Fallait faire comme les autres. Accepter de se faire larguer et bosser au supermarché du coin en baisant des putes le samedi soir.

Jamil al Farabi dégustait son thé à la menthe en hochant la tête. En comparaison avec les perspectives qu’offrait la grande Modification, l’idée de forniquer à la faveur d’une ivresse hebdomadaire présentait une bien maigre consolation.

Christy demeurait silencieux, il froissa le papier et le roula en boulette dans son poing fermé. Il eut une pensée pour Ophélia. Qu’aurait-tu fais à ma place ?

Fulton dit :

— Tu es risible, l’aristo ! Elle ne reviendra jamais. Elles ne reviennent jamais. Tu pourras récupérer son corps mais pas son âme.

— Qu’est-ce que vous racontez ?

— Je sais tout ce que tu fabriques quand tu te caches dans ta tanière. Je sais que tu parles tout seul. Je sais que tu sers ton polochon en dormant. Tu l’appelles Ophélia, mon dahlia. Ô ma chérie, ô mon aimée. Comment un homme tel que toi peut-il se comporter de manière aussi ridicule, aussi grotesque !

Christy haussa les épaules. La caricature était exagérée.

— L’Irlandais est très ingénieux, dit l’Arabe. Ses génies sont très efficaces.

Impassible, Christy se servit à son tour un porto. Il attendait une explication. Quelque chose ne cadrait pas.

— Vous avez osé poser des micros ? Chez moi, demanda-t-il enfin.

— Mieux que ça.

Fulton claqua des doigts. Quelque chose de bondissant sorti de nulle part et lui sauta dans la main. Fulton la referma et la rouvrit sous le nez de ses deux acolytes. Sa paume abritait une sorte d’insecte vaporeux, incertain comme si ses molécules avaient été à la limite de la désolidarisation, luisant de reflets métalliques. Ça se frottait les pattes arrières. Ça tourna la tête, comme une mante religieuse et sembla regarder Christy. Celui-ci ressentit un frisson désagréable.

— Je te présente « Monpetitdoigt ». Il est très coopératif, me raconte tout. Il te suit depuis ma première rencontre avec ton loufiat. C’est très instructif ce qu’il me raconte.

Christy exprima son dégoût par une mimique évocatrice. Se faire doubler sur son propre terrain. Consternant ! Il allait y avoir de grincements de dents au service de la sécurité.

Jamil al Farabi revint à la charge.

— Avez-vous lu mon livre ?

Heureux de cette diversion, Christy répondit sans hésitation.

— J’ai beaucoup aimé le passage sur Sodome et Gomorrhe. Votre propre Phanerosis est percutant.

— C’est quoi ça ? demanda Fulton.

— C’est la preuve extérieure d’un principe latent. Une manifestation. Le fait de rendre un principe observable si vous préférez.

— Et alors ?

— « Thomas signale dans Phanerosis que El Shaddaï a détruit Sodome et Gomorrhe ». C’était indiqué dans les carnets de l’oncle Dawson. Selon lui, Christy Wesley serait Purple Shaddaï : Fondateur de l’Église du Millenium Revisité.

— Ah ! Oui. Bien sûr. Vous savez moi, les machins mystiques… Et mon petit pote, c’est tout l’effet qu’il vous fait ?

Il déposa le petit appareil sur le plateau. Cela fuyait l’œil, un peu comme ces visions périphériques qui attirent l’attention dans les lieux obscurs pour aussitôt disparaître dès qu’on y fixe son attention.

— C’est une merde sophistiquée, rien de plus, déclara Christy. Une sorte de mouchard. Plus mobile qu’une de mes caméras, je le reconnais, mais, enfin… qu’est-ce que vous voulez qu’on foute d’un mouchard sophistiqué de plus ?

Fulton sursauta. Une lueur meurtrière étincela dans son regard.

— Oh là ! Le prends pas sur ce ton, l’aristo.

— Je le prends sur le ton qui me plait. Je vous rappelle que vous êtes sur mon territoire. Un geste de moi et mes vigiles vous jettent à la rue comme des malpropres. N’oubliez pas qui je suis !

— T’as oublié, je crois, que trois de tes sbires sont passés au mixeur, l’ami.

— Je n’ai rien oublié, croyez-moi sur parole. Vous me répondrez un jour ou l’autre de cette ignominie. Gottun était un ami.

— Et ton garçon de café, tu le fréquentes depuis longtemps ? C’est un ami aussi ?

— Vous plaisantez ! C’est un domestique. Embauché la semaine dernière. Neville, mon majordome habituel, est souffrant.

— Il écoute aux portes.

— Qui ça ? Neville ?

— Ton intérimaire. Il a en ce moment même l’oreille collée à la porte. – L’Irlandais ramassa l’hexapode – C’est une taupe du M.I.6.

— Vous en êtes sûr ?

Fulton hocha la tête en agitant son petit doigt à côté de son oreille. Il fronçait légèrement les sourcils mais ne se départait jamais d’une certaine goguenardise. Soudain, il s’élança hors de son fauteuil, ouvrit la porte à la volée, alpagua le majordome par la cravate et le catapulta en travers de la pièce. L’homme s’effondra sur le plateau à alcools, renversa les bouteilles qui se brisèrent pour la plupart.

— DU SI BON BUSHMILLS ! gueula Fulton. Espèce d’enculé, tu peux pas faire attention.

Stupéfié, Christy Wesley ne comprit pas ce qui se passait. Le larbin tenta de se rebiffer. Une grimace de haine déformait son visage. Il sortit un petit pistolet de sa bottine. L’Irlandais glapit. Il y eut comme une suspension du temps, une paralysie de l’instant présent qui parut interminable. Le type du M.I.6 arma son pistolet. Al Farabi, qui s’était hâtivement reculé dans un coin, chuchota une malédiction. Wesley actionna un biper pour alerter la sécurité. Fulton récita une série de trois chiffres. Il y eut un blanc. Puis…

Le crissement d’un millier de cigales lacéra le silence. Quelque chose comme un friselis électronique à la limite du supportable jaillit de nulle part. Dans la pénombre, Christy crut discerner un essaim d’abeilles qui prenait vaguement la forme d’une silhouette anormalement humanoïde. L’essaim se répandit sur le l’agent du M.I.6. Il y eu une détonation, puis une autre. L’écho d’un millier de dents grinçant sur du sable atténua un râle d’agonie bestial. Du sang gicla, une odeur d’excréments et d’entrailles bouillies se répandit dans la pièce. Christy hurla. Le bourdonnement atteignit une fréquence insupportable. Dans un mouvement de panique, Christy et Jamil refluèrent en catastrophe vers la porte. Un hurlement qui s’enrayait dans un dégueulendo hystérique leur déchira les nerfs. Dans le fond du cabinet, une porte dérobée s’ouvrit à la volée. Lamy et un grand costaud de deux mètres, l’arme au poing, surgirent dans la pièce.

L’essaim se rassembla, s’évapora comme la fumée d’une cigarette dans un courant d’air. L’hexapode se posa délicatement sur l’épaule de Fulton. Christy crut bien le voir hocher la tête.

— Faites nettoyer cette merde, dit Fulton en désignant le tas de viande hachée qui avait été un agent du MI.6.

Dans un coin, Jamil vomissait son thé à la menthe. Christy tremblait de tous ses membres. Il réalisait enfin qu’il valait mieux respecter le pèquenaud irlandais.

- Publié dans : Roman (extrait) - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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