Publicité

Présentation

Me contacter

Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Syndication

  • Flux RSS des articles

Roman (extrait)

Mardi 6 janvier 2009

Entrevue chez Wesley (à l’appartement de Wesley)


Les trois télés étaient éteintes maintenant. À la demande expresse du moricaud. Christy était raciste et ne s’en cachait pas c’est pourquoi il avait employé ce terme à dessein. Il avait dit ensuite à Jamil, très doucement, comme lorsqu’on s’adresse à un simple d’esprit : « Je n’aime pas les gens de votre espèce ». L’oriental n’avait pas moufté. Il avait juste répondu en désignant les téléviseurs de sa main gantée de vert : « Éteignez les yeux d’Iblis, je vous prie. Ils brûlent. »

Cette réplique fit ricaner Fulton comme un gosse débile. De ce côté-là, rien n’avait changé. Christy n’éteignit pas les yeux d’Iblis. Il était sur son territoire et entendait bien faire ce que bon lui semblait. Il rétorqua simplement que charbonnier est maître chez lui. Jamil al Farabi prononça une phrase en arabe. Cela sonnait comme une malédiction. Fulton arracha les câbles d’alimentation. Dans sa main, on aurait dit des lanières de fouet. Il planta son regard dément dans celui de Christy et désigna l’Arabe du doigt.

— Quand cet homme-là demande quelque chose, les personnes douées de raison obéissent.

Le regard perdu dans un ailleurs connu de lui seul, Jamil al Farabi dit :

— Ta fortune n’est rien. Son intelligence n’est rien. Je suis le lien. Ne me méprise pas.

Déstabilisé par le comportement incompréhensible de ses deux visiteurs, Christy choisit la dérision.

— N’y voyez rien de personnel. Seulement une vieille tradition coloniale.

L’irlandais approuva. Les gens de l’IRA savaient ce que cela signifiait. Imperturbable, Jamil al Farabi caressait sa barbe impeccablement taillée. Quelque chose de terrifiant agita ses yeux verdâtres cernés de khôl.

— J’ai relu tous les textes sacrés, dit-il enfin. Il y a des plans dans les plans, savez-vous. Jusqu’à maintenant, nos intellectuels – qu’ils brûlent dans les flammes éternelles de notre colère – n’ont détecté que deux degrés différents du Livre. Une vision différente pour un dessein différent, voilà ce que je propose.

— Je ne vois pas le rapport avec l’avenir.

— L’avenir est le projet d’un fou ! La destruction du monde est une absolue nécessité. C’est le seul moyen de sauver ce qui peut être encore sauvé.

— Comment êtes-vous parvenu à cette conclusion ?

— En relisant le Coran de manière différente.

— J’ai lu votre essai, monsieur Farabi. À côté de votre bouquin, Mein Kampf est un recueil de contes de fées.

— J’ai eu la possibilité d’écrire un ouvrage que Dieu me pressait d'écrire.

— Mais à la fin, êtes-vous pour ou contre Dieu.

— Rappelez-vous ce que préconisait votre oncle pour les mourants. Dieu est agonisant et nous n’avons définitivement plus besoin de lui.

— Une fatwa a été lancée contre vous, dit-on. Je ne suis pas étonné.

— Des arriérés mentaux tapageurs se haussant du col ; une dernière fois. Le lion aurait-il peur de l’araignée ?

— Comment le lion compte-t-il s’y prendre pour empêcher l’araignée de tisser sa toile.

— Dans le dessein de la prise du pouvoir global, je vise non seulement à affronter le capitalisme extrémiste, prônant une mondialisation, mais je cherche aussi à réduire l'opposition des forces lucifériennes et des religions intégristes. Mon essai est d’abord un outil pour rallier à notre cause davantage d’adeptes.

Jamil al Farabi développa rapidement son thème de prédilection. Selon lui, les humains sont seuls responsables de la destruction du monde.

— L’humain, créature argileuse et divine, est un virus, comme une moisissure sur la face de la création. Dieu, alors qu’il était encore lucide, a provoqué le déluge, mais depuis il a pris un engagement vis-à-vis de l’homme. En tant qu’être parfait – ce que je conteste – il ne peut pas revenir sur sa parole. Mais nous, nous pouvons l’aider en le défaussant de sa responsabilité.

Cette théorie fumeuse lassait déjà Wesley. Ses motivations étaient plus terre à terre. Que lui importait le sort du monde après tout. Il ne se préoccupait que de son goût pour le pouvoir et Ophélia en le quittant avait gravement endommagé son pouvoir.

— Votre casuistique me fatigue, monsieur. Je vous propose un rafraîchissement en attendant d’aborder des thèmes plus prosaïques.

Christy agita une clochette. Un majordome à la posture victorienne entra et déposa un plateau à alcools. La chose faite, il haussa un sourcil dédaigneux. Raide comme un légionnaire au garde à vous, il attendait d’éventuelles instructions. Christy lui signifia qu’il n’avait plus besoin de rien pour l’instant. L’Arabe esquissa un curieux sourire. Sur le bord du plateau, un verre de thé à la menthe démentait à sa façon les propos xénophobes de Christy. Celui-ci sortit d’une mallette une feuille de papier qu’il déplia. Il lut.

« Lorsqu’un membre est gangrené, il faut le couper. Quand la souffrance d’un malade en fin de vie devient intolérable, il est nécessaire de l’euthanasier. Victime de sa médiocrité, le monde est lui aussi en fin de vie. Déjà retentissent les trompettes du renouveau. Je t’ai choisi, Christy, pour accomplir mon programme. Dans quelques temps, tu seras contacté par d’autres personnes. Sois vigilent. L’heure de la Grande Modification a sonné ». Voilà messieurs, un billet de ce cher oncle Dawson. Je l’ai trouvé dans cette mallette avec le produit que vous savez. J’ai cru comprendre que des informations similaires vous ont été transmises.

— Un coursier m’a remis une sacoche à mon domicile, dit Jamil al Farabi.

— Pareil, grommela Fulton. Avec une instruction supplémentaire.

Wesley attendit des précisions.

— Oui ?

— Ce brigand me recommandait d’utiliser des manières convaincantes si tu te faisais tirer l’oreille.

— Je confirme votre sens de la persuasion, admit Wesley. Je pense que mon personnel survivant vous le confirmerait.

— J’ai contacté Jamil quelques semaines avant vous, reprit Fulton. Pas facile. À cause de la fatwa. Faut dire qu’il n’y va pas de main morte au niveau élucubrations. Mais je reconnais qu’il ne dit pas que des conneries. Bref ! Tout ce baratin, moi, ça me donne soif.

Fulton se servit un de ces whiskies, fallait voir. Sa marque préférée en plus. Il leva son verre et trinqua solitaire en rigolant. Un rire de mauvaise qualité. Un rire de dément assis sur des braises.

— Tonton Dawson nous tient par les couilles. De l’autre monde. La piqûre, les mecs, la piqûre ! Fallait pas tenter le diable. Fallait faire comme les autres. Accepter de se faire larguer et bosser au supermarché du coin en baisant des putes le samedi soir.

Jamil al Farabi dégustait son thé à la menthe en hochant la tête. En comparaison avec les perspectives qu’offrait la grande Modification, l’idée de forniquer à la faveur d’une ivresse hebdomadaire présentait une bien maigre consolation.

Christy demeurait silencieux, il froissa le papier et le roula en boulette dans son poing fermé. Il eut une pensée pour Ophélia. Qu’aurait-tu fais à ma place ?

Fulton dit :

— Tu es risible, l’aristo ! Elle ne reviendra jamais. Elles ne reviennent jamais. Tu pourras récupérer son corps mais pas son âme.

— Qu’est-ce que vous racontez ?

— Je sais tout ce que tu fabriques quand tu te caches dans ta tanière. Je sais que tu parles tout seul. Je sais que tu sers ton polochon en dormant. Tu l’appelles Ophélia, mon dahlia. Ô ma chérie, ô mon aimée. Comment un homme tel que toi peut-il se comporter de manière aussi ridicule, aussi grotesque !

Christy haussa les épaules. La caricature était exagérée.

— L’Irlandais est très ingénieux, dit l’Arabe. Ses génies sont très efficaces.

Impassible, Christy se servit à son tour un porto. Il attendait une explication. Quelque chose ne cadrait pas.

— Vous avez osé poser des micros ? Chez moi, demanda-t-il enfin.

— Mieux que ça.

Fulton claqua des doigts. Quelque chose de bondissant sorti de nulle part et lui sauta dans la main. Fulton la referma et la rouvrit sous le nez de ses deux acolytes. Sa paume abritait une sorte d’insecte vaporeux, incertain comme si ses molécules avaient été à la limite de la désolidarisation, luisant de reflets métalliques. Ça se frottait les pattes arrières. Ça tourna la tête, comme une mante religieuse et sembla regarder Christy. Celui-ci ressentit un frisson désagréable.

— Je te présente « Monpetitdoigt ». Il est très coopératif, me raconte tout. Il te suit depuis ma première rencontre avec ton loufiat. C’est très instructif ce qu’il me raconte.

Christy exprima son dégoût par une mimique évocatrice. Se faire doubler sur son propre terrain. Consternant ! Il allait y avoir de grincements de dents au service de la sécurité.

Jamil al Farabi revint à la charge.

— Avez-vous lu mon livre ?

Heureux de cette diversion, Christy répondit sans hésitation.

— J’ai beaucoup aimé le passage sur Sodome et Gomorrhe. Votre propre Phanerosis est percutant.

— C’est quoi ça ? demanda Fulton.

— C’est la preuve extérieure d’un principe latent. Une manifestation. Le fait de rendre un principe observable si vous préférez.

— Et alors ?

— « Thomas signale dans Phanerosis que El Shaddaï a détruit Sodome et Gomorrhe ». C’était indiqué dans les carnets de l’oncle Dawson. Selon lui, Christy Wesley serait Purple Shaddaï : Fondateur de l’Église du Millenium Revisité.

— Ah ! Oui. Bien sûr. Vous savez moi, les machins mystiques… Et mon petit pote, c’est tout l’effet qu’il vous fait ?

Il déposa le petit appareil sur le plateau. Cela fuyait l’œil, un peu comme ces visions périphériques qui attirent l’attention dans les lieux obscurs pour aussitôt disparaître dès qu’on y fixe son attention.

— C’est une merde sophistiquée, rien de plus, déclara Christy. Une sorte de mouchard. Plus mobile qu’une de mes caméras, je le reconnais, mais, enfin… qu’est-ce que vous voulez qu’on foute d’un mouchard sophistiqué de plus ?

Fulton sursauta. Une lueur meurtrière étincela dans son regard.

— Oh là ! Le prends pas sur ce ton, l’aristo.

— Je le prends sur le ton qui me plait. Je vous rappelle que vous êtes sur mon territoire. Un geste de moi et mes vigiles vous jettent à la rue comme des malpropres. N’oubliez pas qui je suis !

— T’as oublié, je crois, que trois de tes sbires sont passés au mixeur, l’ami.

— Je n’ai rien oublié, croyez-moi sur parole. Vous me répondrez un jour ou l’autre de cette ignominie. Gottun était un ami.

— Et ton garçon de café, tu le fréquentes depuis longtemps ? C’est un ami aussi ?

— Vous plaisantez ! C’est un domestique. Embauché la semaine dernière. Neville, mon majordome habituel, est souffrant.

— Il écoute aux portes.

— Qui ça ? Neville ?

— Ton intérimaire. Il a en ce moment même l’oreille collée à la porte. – L’Irlandais ramassa l’hexapode – C’est une taupe du M.I.6.

— Vous en êtes sûr ?

Fulton hocha la tête en agitant son petit doigt à côté de son oreille. Il fronçait légèrement les sourcils mais ne se départait jamais d’une certaine goguenardise. Soudain, il s’élança hors de son fauteuil, ouvrit la porte à la volée, alpagua le majordome par la cravate et le catapulta en travers de la pièce. L’homme s’effondra sur le plateau à alcools, renversa les bouteilles qui se brisèrent pour la plupart.

— DU SI BON BUSHMILLS ! gueula Fulton. Espèce d’enculé, tu peux pas faire attention.

Stupéfié, Christy Wesley ne comprit pas ce qui se passait. Le larbin tenta de se rebiffer. Une grimace de haine déformait son visage. Il sortit un petit pistolet de sa bottine. L’Irlandais glapit. Il y eut comme une suspension du temps, une paralysie de l’instant présent qui parut interminable. Le type du M.I.6 arma son pistolet. Al Farabi, qui s’était hâtivement reculé dans un coin, chuchota une malédiction. Wesley actionna un biper pour alerter la sécurité. Fulton récita une série de trois chiffres. Il y eut un blanc. Puis…

Le crissement d’un millier de cigales lacéra le silence. Quelque chose comme un friselis électronique à la limite du supportable jaillit de nulle part. Dans la pénombre, Christy crut discerner un essaim d’abeilles qui prenait vaguement la forme d’une silhouette anormalement humanoïde. L’essaim se répandit sur le l’agent du M.I.6. Il y eu une détonation, puis une autre. L’écho d’un millier de dents grinçant sur du sable atténua un râle d’agonie bestial. Du sang gicla, une odeur d’excréments et d’entrailles bouillies se répandit dans la pièce. Christy hurla. Le bourdonnement atteignit une fréquence insupportable. Dans un mouvement de panique, Christy et Jamil refluèrent en catastrophe vers la porte. Un hurlement qui s’enrayait dans un dégueulendo hystérique leur déchira les nerfs. Dans le fond du cabinet, une porte dérobée s’ouvrit à la volée. Lamy et un grand costaud de deux mètres, l’arme au poing, surgirent dans la pièce.

L’essaim se rassembla, s’évapora comme la fumée d’une cigarette dans un courant d’air. L’hexapode se posa délicatement sur l’épaule de Fulton. Christy crut bien le voir hocher la tête.

— Faites nettoyer cette merde, dit Fulton en désignant le tas de viande hachée qui avait été un agent du MI.6.

Dans un coin, Jamil vomissait son thé à la menthe. Christy tremblait de tous ses membres. Il réalisait enfin qu’il valait mieux respecter le pèquenaud irlandais.


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 23 septembre 2008

Les créatures du maïs

 

1967 (encore)

 

— Le maïs, c’est comme une grande mer jaune.

Le gros garçon roux, celui qui était assis sur la margelle du puits, haussa les épaules. C’était un garçon très laid et un peu gras, le visage constellé de taches de rousseur, surmonté d’une tignasse flamboyante. Son sourire édenté lui donné un air terriblement niais. Son père était l’oncle Dawson, gentleman farmer et grand collectionneur de papillons devant l’éternel. Tout aussi laid et un peu plus gras, aussi gras que son compte en banque expliquait le fils déjà grassouillet et fier comme un pou. Lorsqu’il annonçait son statut, il s’amplifiait comme ces oiseaux qui tentent d’attirer leurs femelles en gonflant leur jabot.

L’autre garçon, celui qui était beau et qui attirait toutes les filles du village, releva sa mèche rebelle d’un brusque revers de la tête, renifla et cracha par terre ; pour se donner un genre. Il observa la petite fille à peine née qui venait de proférer cette contrevérité pigmentaire. Il riait aussi, mais d’une autre chose que de la couleur des champs de maïs, ou des cheveux rouges comme un champ de carottes du gros garçon. 

— Ne te moque pas d’elle, gloussa-t-il. C’est un bébé.

— Non ! fit la petite fille. Je ne suis plus un bébé, je suis grande maintenant !

Le gros garçon explosa de rire, se laissa tomber de la margelle et se roula dans l’herbe en agitant ses cuisses comme un crabe sur le dos. Le garçon à la mèche rebelle se dit que le fils de l’oncle Dawson était vraiment une truffe et qu’il ne pouvait décemment pas être son cousin. Il prit la petite fille à peine née par la main.

— Tu as quel âge, Jane ?

La petite cousine expliqua en triturant le bas de sa robe qu’elle avait déjà cinq ans et qu’elle était une grande fille. Elle expliqua aussi qu’elle n’avait jamais vu de champs de maïs mais qu’elle en mangeait très souvent et qu’elle savait bien que le maïs, c’était jaune.

— Et pas vert comme il dit, lui, ce gros patapouf.

Elle désigna Johnny Fat Boy, son cousin de la campagne.

Comme, Christy, le beau garçon à la mèche rebelle, elle habitait Londres. Elle était la fille d’un avocat réputé et sa mère, la sœur de tante Margaret, faisait fantasmer Johnny Fat Boy qui se tripotait le soir en pensant si fort à tante Ann qu’il en souillait ses draps.

Christy ordonna à Johnny Fat Boy d’arrêter de faire l’idiot.

— Jane, est-ce que tu as déjà mangé des carottes. Bien sûr que tu en as déjà mangé. C’est de quelle couleur les carottes ? Orange, bien. Alors viens avec moi, je vais te montrer quelque chose de très intéressant. Ou plutôt non, c’est Faty qui va te le montrer.

— Me montrer quoi, demanda la petite fille à peine née un peu inquiète, ma foi.

Devait-elle faire confiance à ces deux grands dadais qui ne racontaient vraiment que des sottises ? Ils parcoururent quelques dizaines de mètres et arrivèrent au potager. Faty, calmé, lui montra une grande étendue verte moussant dans la brise du soir. Il lui expliqua que c’était des carottes qui poussaient là et qu’on ne voyait que leurs cheveux qui étaient verts.

— La carotte est très frileuse, elle préfère rester dans la terre.

Pas très convaincue, Jane leva les yeux au ciel. Que les grands étaient bêtes. Elle leur parlait de maïs et ils lui montraient des carottes.

— Ne me traitez pas comme un bébé ! Je sais bien que le maïs ne pousse pas dans la terre comme les carottes. Les épis de maïs, ils poussent sur de grandes tiges qui montent très haut et ils boivent les rayons de soleil. C’est pour ça qu’ils sont jaunes.

Faty grogna que sont père était fermier et qu’il savait mieux qu’une petite fille pleurnicharde de la ville ce que faisaient ou ne faisaient pas les plantes. La petite fille à peine née qui ne pleurnichait absolument pas leva la main en signe de protestation, à moins que ce ne fut pour mimer une gifle qu’elle ne donnerait jamais.

— Eh bien moi, je prendrai l’appareil photo de maman et je vous montrerai bien ce que je dis quand je passerai sur la route, là-bas.

Christy leva les bras au ciel, poussa des lamentations à fendre l’âme, lança un clin d’œil appuyé à Faty qui recommençait à ricaner.

— Ecoute-moi bien, petite Jane. Il ne faut surtout pas t’approcher du champ de maïs avec un appareil photo. Tu ferais peur au monstre qui habite là-bas.

La petite fille inclina sa tête sur l’épaule, posa ses petits poings serrés sur ses hanches et toisa les deux benêts de toute la hauteur dont elle était capable.

— Mon père m’a dit que les monstres, ça n’existe pas. Mon père, il dit comme ça que les seuls monstres du monde vivent dans les livres et qu’ils n’en sortent jamais puisqu’ils sont dessinés et que les dessins ça n’a jamais fait de mal à personne.

Faty se haussa du col et expliqua que c’était faux. Qu’il existait des dessins qui pouvaient faire du mal, son père le lui avait dit. Des caricatures, même que ça s’appelait.

Jane leva les yeux au ciel encore une fois.

— Des raquitures, hein ! Tu veux me faire croire qu’il y a des raquitures dans le maïs. Non mais !

Christy qui commençait à se prendre au jeu prit la petite fille par l’épaule, en un geste très protecteur. Il fit signe à Faty de se taire et raconta que les caricatures ne vivaient pas dans le maïs mais dans les journaux et qu’elles ne faisaient du mal qu’aux imbéciles. Sa voix se fit grondante.

— Mais dans le maïs, il y a les…

Il hésita, ne trouvait pas de terme approprié.

La petite fille se moqua.

— Oh lui ! Tu ne sais même pas le nom des monstres qui vivent dans le maïs. C’est peut-être qu’il n’y en pas.

Faty gloussa puis s’étrangla de rire en proférant du même coup un son étrange et guttural. Un son qui raviva l’inspiration déficiente de Christy qui retrouva aussitôt son aplomb.

— Des… goumus, ce sont des goumus. Voilà ! Et ils sont très très méchants. Ils ressemblent à de grandes sauterelles qui auraient dévoré une grenouille et rien qu’à te regarder, ils te donnent des démangeaisons pires que du poil à gratter. Comme ci un grand camion-benne venait te verser une tonne de poil à gratter sur le dos. Alors, tu te grattes, tu te grattes jusqu’à devenir aussi bête que ce gros Faty. C’est terrible.

La petite Jane riait elle aussi maintenant. Ses yeux brillaient de joie à l’évocation de si étranges créatures. Derrière les enfants, un bon rire grave éclata. Ils sursautèrent. Ça rit les goumus ?

— Quelle imagination ! Tu devrais écrire des histoires, mon garçon, fit l’oncle Dawson. Allez vous laver les mains, maintenant. C’est l’heure de la soupe et votre tante va s’impatienter. Et vous savez ce qui risque d’arriver, si elle s’impatiente ? Elle va s’énerver et appeler les monstres du maïs. Hou ! là ! là ! Dieu nous préserve de tes… Christy, comment dis-tu déjà ? Des goumus ? Qui mangent les grenouilles, hein ?

L’oncle Dawson les précéda dans le soleil couchant répétant sans cesse ; les goumus, les goumus, chaque fois riant de plus belle.

Sur le pas de la porte tante Margaret s’essuyait les mains dans un torchon large comme une nappe et se réjouissait d’un tel bonheur. Elle pria pour que cela dure toujours.

 


Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Jeudi 18 septembre 2008

C’est en mâchonnant un capuchon de stylo que le lieutenant Pierre Outreau pénétra sur la scène du crime. Une manière comme une autre d’essayer d’arrêter de fumer. Il fourra le capuchon de stylo mordillé dans sa poche et se moucha violemment dans son mouchoir de soie. Toujours des mouchoirs de soie, jamais de ces daubes en papier. On a sa dignité.

Dans le couloir d’entrée de la maison, un policier en tenue tentait de rassurer la propriétaire. Une grosse dinde frisottée aux bigoudis qui tordait sa bouche molle en marmonnant des imprécations et qui entortillait ses mains au risque de se briser un doigt.

Outreau se promettait de l’interroger dès qu’il aurait jeté un coup d’œil sur le carnage.

Vision panoramique du décor. Une chambre de vingt mètres carré environ dont les murs se souvenait de la présence passée d’anciens tableaux désormais disparus. Une cheminée surmontée d’un vaste miroir serti dans un cadre surchargé repeint à la peinture dorée. Une armoire espagnole pesant probablement le poids d’un hippopotame. Par terre, adossé contre l’armoire un gros ours en pluche blanc. Le lit ? Une horreur à baldaquin recouvert d’un édredon superposé de deux cadavres nus et enchevêtrés sur lesquels on avait parsemé de grosses brindilles. A droite de ce catafalque de fortune, un type plutôt bien de sa personne, costume impeccable, menton soutenu par le pouce et l’index d’une main soigneusement manucurée. Droit comme un i à part la tête légèrement penchée de côté, le légiste réfléchissait à quelque obscur remaniement d’idées.

J’oubliais ! La pénombre, partout. Sauf le mince rai de lumière qui filtrait à travers les volets entrebâillés et qui venait se poser délicatement sur le pied du cadavre du dessous.

Outreau s’impatienta. Il demanda pourquoi l’on n’ouvrait pas les contrevents. On y verrait plus clair. L’index et le pouce de la main soigneusement manucurée quittèrent le menton qu’ils soutenaient pour se rassembler en une main tendue vers le lieutenant.

— Docteur Giletiers ! Comment allez-vous ? demanda Outreau.

— Ma foi, je vais beaucoup mieux que ces deux quidams. Vous avez remarqué ?

— Quoi ? Les brindilles ? Curieux en effet. Meurtre rituel ?

Le flic ouvrit les volets. Le soleil illumina la chambre. Comme une rivière d’or se déversant sur la fange de l’humanité. Les trois hommes purent alors admirer tout à loisir les corps violacés des deux hommes et ce qui faisait précisément la spécificité de la scène du crime. Le docteur hocha la tête d’un air entendu. Le lieutenant Outreau se mordilla la lèvre inférieure en faisant de petits claquements de langue vraiment très agaçants. Le planton bredouilla quelques vagues paroles d’excuses à on ne sait qui. La propriétaire qui venait enfin de se calmer se remit à pleurnicher de plus belle. Mais elle, il était manifeste qu’elle ne comprenait pas vraiment ce qu’elle voyait.

Les deux corps avaient été disposés comme pour former un grossier pentacle. Les corps paraissaient avoir été sauvagement flagellés. Certaines parties présentaient d’impressionnantes boursouflures rougeâtres. Le ou les meurtriers leur avaient coupé les mains (on les retrouva pas) et les brindilles s’avéraient être une multitude de criquets morts. Il y en avait jusque sur le tapis. À part ça, tout allait pour le mieux.

Le docteur Giletiers interrogea des yeux le lieutenant Outreau qui s’empressa de consulter le planton qui lui, crut bon de reporter son attention sur la propriétaire frisottée et larmoyante.

— Bien ! fit Outreau. Il semblerait que nous ayons à faire à un de ces crimes un peu spéciaux, n’est-ce pas docteur.

— Je souscris, lieutenant, je souscris. Hum ! Ne serait-il pas possible de faire sortir cette dame. J’aime travailler dans le calme.

 

La dame dans sa cuisine préparait du café. Elle séchait ses larmes avec du Sopalin en reniflant d’abondance.

Outreau venait de prendre place sur une chaise de Formica, de poser ses coudes sur la table de Formica et son regard sur le buffet… de Formica. Il se demanda un instant si la femme portait des dessous de cette matière. Malgré ses larmes, quelque chose de glacé se dégageait de sa personne. De temps en temps, elle jetait de petits coups d’œil vers un miroir sur laquelle était reproduit un portrait approximatif de Claude François tenant dans ses bras un caniche blanc. La dame s’en remettait ainsi à son dieu tutélaire qui ne semblait guère lui communiquer le moindre réconfort.

Un bruit incessant de piétinement sur le plancher faisait tremblait la maison. L’équipe scientifique se mettait au travail. 

— Vous dites que vous avez loué l’appartement depuis deux mois.

La propriétaire acquiesça silencieusement en tamponnant ses yeux gonflés.

Outreau consulta ses notes. Jean Durand et Michel Duval. Ça empestait le faux nom à plein nez. Prêt à parier que cette souris ne déclare pas ses locations, songea-t-il en se demandant s’il ne devrait pas en griller une petite.

— Écoutez madame. Je me fiche bien que vous déclariez ou non tout vos revenus. Je ne suis pas de la brigade financière. Je souhaiterais seulement que vous me parliez un peu de ces deux individus. Saviez-vous ce qu’ils étaient venus faire à Moissac ?

— Ils ont dit comme ça qu’ils étaient étudiants en art médiéval. Qu’ils étaient là pour observer les sculptures de l’abbatial ou je ne sais quoi. Ils m’ont payé trois mois de loyer d’avance. J’ai une petite retraite vous savez. Et ils venaient de la part de mon beau-frère qui vit à Toulouse. Vous le connaissez sans doute. Il tient le restaurant Aux deux hirondelles, près du Capitole.

Nous voilà bien avancer avec ça.

— La traction à chenillettes garée dans la cour leur appartenait, je suppose.

Il supposait bien. D’ailleurs, il n’imaginait vraiment pas cette dinde amoureuse d’un chanteur mort conduire autre chose qu’un caddy de supermarché. Il faudra fouiller le véhicule. Peut-être y trouvera-t-on ce que ces deux lascars trafiquaient dans le coin.

 

 

 


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 2 septembre 2008

Le Patron hocha la tête. L’idée était bonne quoique dangereuse. La terre ne pouvait se passer de la course sélénite et il  ne doutait pas que Séléné ne se satisferait pas de cette demi-mesure. Elle freinerait des quatre fers. Une question d’équilibre se posait et le Grand Architecte n’envisageait pas de refaire tous ses calculs. Quant à son monde virtuel, ce n’était pas pour tout de suite. Il lui fallait encore procéder à de nombreuses mises au point. Cependant, l’expérience pourrait se révéler profitable au succès du projet.

 

Il se décida pour un compromis. Mit immédiatement en branle la procédure.

 

Plus bas, Charmelune s’endormit en serrant Morency dans ses bras, comme un doudou. Depuis il rêve d’une infinie nuit d’amour avec sa bien-aimée.

 

Quant à Séléné, il était évident qu’elle ne pouvait plus danser autour du monde pour des raisons aussi bien physiologique que psychologique. Elle n’aspirait qu’à rejoindre son bellâtre et ses pieds la faisaient souffrir au-delà de toute mesure. Il était urgent de lui accorder un congé exceptionnel. On décida donc de lui procurer une doublure en la personne de dame Jeanne, une virago joufflue au teint blafard et à la peau grêlée. La mégère occupait préalablement le poste de dame pipi du purgatoire aussi perçut-elle l’opération comme une promotion inattendue. Personne ne s’aventurerait à tomber amoureux d’un tel laideron, songea le Grand Architecte en lui remettant son nouveau contrat de travail.

 

Séléné ne réclama que le privilège de veiller sur le sommeil de son galant jusqu’au jour du jugement dernier. L’Architecte lui concéda ce droit à la condition exprès qu’elle se consacrât à l’entretien de son jardin. L’affaire fut conclue.

 

Mais, et la chèvre dans tout ça ? Ne vous inquiétez pas ! Elle gambade dans une immense cerisaie onirique où folâtrent papillons et cicindèles et, lorsqu’elle est rassasiée, se blottit contre le flanc de son maître pour digérer.

 

Depuis, les siècles ont passé. Peu à peu la nature a repris ces droits. Les vents ont recouvert le géant et la chèvre d’un linceul végétal. Un beau matin, une jeune pucelle à la démarche de moineau s’est établie au pied de la colline de Charmelune, juste à la lisière de la cerisaie. Bientôt un vieux moine gourmand est venu lui tenir compagnie. D’autres les ont rejoint et ont fondé le village de Montmorence. On raconte que le bois de la futaie est de premier choix pour la confection des violons et guitares et parfois, à la nouvelle lune, la colline semble respirait et les alizés colportent au loin comme un accord mineur. (extrait de : Chroniques de Charmelune, receuil en quête d'éditeur)


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus