Samedi 20 septembre 2008
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Il y a de cela plusieurs éons, je convoitais un bateau que j’avais remarqué chez le marchand de jouets de Montluçon, boulevard de Courtais, à côté du Cinémonde.
(En toute digression, c’est dans ce cinéma que pour la première fois de ma vie – je devais avoir 10 ans – je suis allé au cinéma sans la compagnie d’un adulte avec mon cousin Michel. Nous étions
allé voir le Peter Pan de Walt Disney.
Mais revenons à ce fameux jouet. C’était un bateau à moteur qu’on actionnait en tirant sur un câble comme pour les tondeuses. J’ai tellement tanné ma grand-mère
Catherine qu’elle a fini par me l’offrir.
Nous vivions à Blanza, un quartier ouvrier de Montluçon, non loin de l’abattoir. Nous habitions une ancienne cité refuge construite après la guerre de 14. J’avais un
camarade qui s’appelait Daniel, un grand de 14 ans je crois, moi, j’en avais neuf ou dix.
La cité refuge se situait à une centaine de mètres du canal. Le long des berges, il y avait des lavoirs de bois suspendus par des chaînes aux rives pavées. Il y
avait aussi des épaves de péniches échouées. Le canal, déjà à cette époque, ne servait plus guère. Aujourd’hui, il y une rocade à cet endroit.
Nous nous sommes installés sur l’un des lavoirs, et Daniel a mis le bateau à l’eau… qui a coulé comme une pierre sans que l’on sache trop pourquoi. Daniel ne l’avait
pas fait exprès, naturellement. Ma grand-mère s’est fâchée et a engueulé copieusement ce pauvre Daniel, péteux comme un chat surpris dans un réfrigérateur. Elle m’interdit ensuite de fréquenter,
et j’ai obéi car Mémé Catherine était une femme d’un caractère qu’il ne valait pas trop chatouiller malgré sa profonde grandeur d’âme. Les Polonais sont souvent comme ça.
Il y avait dans cette cité refuge beaucoup de nationalités représentées, polonaise par ma grand-mère, espagnole, portugaise et peut-être un ou deux français. Je me
souviens de la mère Sanchez, de madame Piat, une très vieille femme au nez cyranesque toujours accompagné d’une chienne noire dénommé Flika et d’un vieux couple d’alcooliques qui vivaient dans
l’appartement juste à côté de celui de ma grand-mère. Lui portait toujours une casquette au propre comme au figuré. À l’époque, mon père venait de s’engager dans les CRS. (Avant, il travaillait
chez Dunlop, il aurait mieux fait d’y rester et de continuer à jouer de la trompette plutôt que de la matraque). Quelques fois, il engueulait copieusement le vieux bonhomme qui faisait du tapage.
Celui-ci, je crois, battait sa femme. Je ne suis pas sûr, mais c’est que j’entendais dire. Ce vieux type traitait mon père de « Ceref ». « Tu me fais pas peur, toi, le
ceref ! » Je me souviens de cette phrase qu’il répétait chaque fois que mon père lui demandait de cesser son scandale aviné. Tu parles ! Le pauvre vieux bonhomme ne tenait plus sur
ces cannes. Un simple courant d’air l’aurait envoyé dinguer dans les orties.
Il arrivait que je joue aux dames avec lui, dans la cour, certains soirs d’été. Il n’était pas méchant au fond. À l’époque, j’avais 5 ou 6 ans, et je le battais
souvent. Je ne sais pas si j’étais un surdoué, mais ce dont je suis sûr, c’est que cet homme-là, imbibé de mauvais vin, perdait ses neurones par grappes de douze.
Lundi 8 septembre 2008
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Le visage boursouflé par le mauvais vin et la bière éventée, Arlette arpentait la cité de son pas mal assuré. Elle connaissait
l’ensemble des faubourgs populaires comme le fond de cette besace qu’elle portait sous le bras, rapiécée et reprisée jusqu’à l’extrême. Elle ne s’aventurait jamais dans les quartiers huppés.
Là-bas, impossible d’aborder les gens. Le passant riche ou pauvre, à sa vue et inexorablement, changeait de trottoir même lorsqu’il n’y en avait pas, quitte à s’embourber dans d’improbables
tourbières urbaines.
Arlette, lorsqu’elle vous alpaguait, proclamait d’abracadabrantes péripéties de toiture subtilisé par hélicoptère, de chaussures autonomes, de digestion laborieuse
et de transit subjugué de querelles intestines. Elle vous crochetait d’une serre d’aigle cacochyme, vous soufflant son haleine fétide en plein visage, postillonnant de juteux postillons sur vos
lèvres comme une multitudes d’écœurants baisers de mouches.
C’est à cette instant, qu’à l’instar du crapaud, elle se métamorphosait sous vos yeux en une femme ravissante sentant le pain d’épice corsé d’une légère pointe de
curcuma. Elle plongeait ses yeux vairons dans les vôtres et, que vous soyez fille ou garçon, vous ressentiez un désir inexprimable déferler en vous comme un tsunami érotique. Vous
l’embrassiez !
Ce n’est que quelques heures plus tard que vous repreniez conscience, une minable besace sous le coude, une haleine d’ivrogne dans la bouche, rêvant de toitures
arrachées et de souliers indépendants. Vos tripes vous arrachait des grincements de dents et votre estomac des éructations pestilentielles.
Il ne vous restait plus qu’à trouver une proie.
Par Bruno Michard
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Vendredi 5 septembre 2008
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17:43
Le soleil de
cette fin d’après-midi m’avait singulièrement déshydraté. Bien que n’ayant guère d’affinité avec les bars et leur clientèle interlope, je résolus de pénétrer dans le premier établissement qui se
présenterait tant ma soif se faisait insistante.
Au coin de la rue, j’aperçus un de ses petits bistrots qui sentent bon la France d’en bas. Atmosphère de guinguette parfumée de néon et de tabac froid. Le gosier sec
comme une plaque de granit, je poussai la porte avec un soupir de satisfaction. Le patron bricolait dans un coin du comptoir, et une dame tout de noir vêtue s’avança vers moi la larme à
l’œil.
— Un diabolo menthe, s’il vous plaît…
Elle me servit en reniflant. Une aura d’insondable tristesse rayonnait de tout son être. A l’autre bout du comptoir, son mari lui lança un regard désespéré. Je bus
mon diabolo d’un trait, reposai mon verre et, pour cacher mon embarras, je jetai un rapide coup d’œil aux alentours. Dans un silence pesant, une demi-douzaine de clients fantomatiques sirotait
leurs verres d’un air morose. Dans le fond de la salle, deux femmes pleurnichaient devant leurs tasses de café.
L’ambiance morbide qui régnait dans ce bar me fit regretter ma précipitation. J’avais d’autres chats à fouetter que de m’encombrer de ce genre de compagnie.
Cependant, la curiosité l’emporta sur le trouble et, commandant un autre verre, je m’enquis discrètement de la raison de cette tristesse généralisée.
— C’est que, m’informa la patronne en se mouchant, nous revenons d’enterrer l’un de nos meilleurs clients. Que dis-je un client, un ami, monsieur, un ami
formidable.
Le patron reposa les verres qu’il essuyait distraitement et s’approcha.
— C’est un grand malheur qui nous arrive là, mon pauvre monsieur. Voyez-vous, comme vous l’a dit ma femme, monsieur Gérard faisait presque partie de la famille.
Chaque matin, à huit heures pétantes, il était là. Il commandait son petit café, son petit calva. Et puis un autre, quelquefois un troisième. Il disait comme ça que ça lui donnait de l’entrain.
Il travaillait à l’imprimerie, juste en face. Vous l’auriez connu. Cinquante ans, fringuant comme un jeune premier. Toujours d’attaque. Tenez ! Sur le coup de dix heures, la pause. Il venait
nous faire un petit coucou. Buvait ses deux ou trois demis. L’imprimerie, ça donne soif, qu’il répétait souvent. Il n’était pas rare qu’un autre paye une tournée, voire deux. Et il repartait en
sifflotant une petite ritournelle.
La tournure que prenez cette affaire commençait à m’intéresser. Je me penchai un peu pour manifester mon intérêt. Tandis que la femme hochait tristement la tête, le
bonhomme reprit :
— Sur le coup de midi moins le quart, il était là. « Il est pastis moins le quart » qu’il disait. C’était son expression favorite. « Allez Léon, fais
péter le jaune ! » C’était un bon vivant, monsieur Gérard. Sept ou huit pastis, ça ne lui faisait pas peur. Faut dire qu’il avait un solide coup de fourchette. Ça épongeait, vous
comprenez. Avec une bonne bouteille de côte du Rhône et deux ou trois Cognac pour digérer, je peux vous dire qu’il était d’attaque pour une bonne après-midi de travail.
— Je comprends, oui.
— Il finissait son service sur le coup de cinq heures et demi, six heures, monsieur Gérard. Pile poil pour l’heure de l’apéro. Le soir, c’était plutôt le Martini,
son péché mignon. « Pour décompresser », il disait. Le Martini, fallait pas lui en promettre, il vous buvait une demie bouteille comme de l’eau de source. Il était gourmand. Ce petit
goût sucré, ça le mettait en appétit. Il n’était pas rare qu’il reste avec nous manger un morceau, déguster une ou deux bouteilles de blanc. Il était célibataire, vous comprenez. Personne ne
l’attendait. Après on faisait une belote. Ah ! Monsieur. La belote, il aimait ça. On jouait la tournée. Celui qui perdait payait le digestif de son choix. Hein ! Simone. On en a passait
de bonnes soirées avec monsieur Gérard. Mais voilà, il est mort subitement…
— Mais enfin, m’impatientai-je, de quoi est-il mort, ce monsieur Gérard ?
Le patron écarta les bras en signe d’impuissance.
— Mais on ne sait pas, monsieur. On ne sait pas !
Mardi 2 septembre 2008
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19:55
L’autre matin, j’ai rencontré une fourmi
parlante. Elle vaquait tranquillement sur le clavier de mon ordinateur à la recherche de quelques miettes de gâteau tombées là à cause de ma négligence sinon de ma gourmandise. Elle faillit se
trouver coincée entre mon index gauche et la touche T. Sa voix fluette me parvint aux oreilles comme le gazouillis d’une perceronelle des forêts d’Altaïr. Dieu merci j’ai l’oreille fine et une
inappétence récente pour les bredouilleries publicitaires et politico-démagogiques des robinets radiophoniques qui m’impose un silence des plus réconfortants.
Le doigt suspendu in extremis au-dessus de cette petite créature comme un marteau-pilon de Damoclès, je m’excusai du drame tout juste évité. Sa petite tête dressée
vers moi, elle me demanda de ne pas hurler comme un damné précisant en haussant le ton qu’elle avait les antennes sensibles et que le déferlement de décibels de mon chuchotement (je ne voulais
pas réveiller le chat) lui causerait sous peu de remarquables migraines si je ne baissais pas d’un ton. Je lui en accordais deux, réalisant soudain que le fait de penser très fort suffisait à lui
communiquer le fond de mes paroles. Cependant, le contraire étant tout aussi inconfortable, je lui confectionnai rapidement un petit porte-voix dans une feuille de papier de riz.
Elle se présenta comme : « Fourmi, ouvrière de première classe, matricule 12580 F ». Je déclinai mon identité : « homo numéricus tendance
Internet ».
C’est ainsi que nous pûmes bavarder quelques instants de la pluie et du beau temps, de tout et de rien, du temps qui passe ou du taon qui trépasse. Puis elle me
demanda à brûle-pourpoint et coq à l’âne : « Mais qu’est-ce donc qu’un Terrenette ? » Je le lui expliquai en deux ou trois mots suivis d’une apostille verbale dont je ne fus
pas peu fier. Je vis bien, malgré ses hochements de tête entendus, qu’elle ne comprenait rien à mon charabia et elle me répondit pour terminer que je ne racontais que des calembredaines et qu’une
telle entité ne pouvait exister. Malgré cela, nous nous quittâmes sur de réciproques paroles de bienveillance.
Quelques jours plus tard, je fis la connaissance d’un homme un peu laborieux, un bibliothécaire qui, par un travail de fourmi, s’efforçait de mener à bien le
classement exhaustif de vieux manuscrits et palimpsestes. L’un de ceux-ci l’ayant particulièrement interpellé, il me demanda brusquement : « Qu’est-ce que Dieu ? »
Interloqué, et je ne vous le cache pas, légèrement décontenancé, je lui répondit de la manière suivante : « Tentez d’expliquer à une fourmi ce qu’est
Internet et multipliez le concept par un milliard, et vous n’aurez qu’une infinitésimale approche du Divin. »
Je vis bien, malgré ses hochements de tête entendus qu’il ne comprenait rien à mon sabir, mais quelle idée aussi de poser de pareilles questions.